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Business & travail · 15 octobre 2026

World With Women : pourquoi elles n’attendront pas 2197

Rendez-vous dans 171 ans ? Non merci !

Par Fabiola Dor

Bienvenue dans Test&Work. Ici, je raconte le travail depuis la marge, entre ma casquette de journaliste et celle de dirigeante. Pas de jargon, pas de recettes miracles, pas de langue de bois. Des histoires vraies, des idées qui bousculent nos certitudes, et une conviction : on peut réenchanter le travail.

Cette semaine, j’ai fait (à moitié) grève. Et j’ai rencontré quatre femmes qui, elles, n’ont aucune intention d’attendre. Et refusent de se contenter des règles du jeu.

“J’ose prendre la parole. Je peux faire bouger les lignes. Je fais ma part.” C’est le slogan qui a résonné ce mardi 13 octobre à Stalingrad. Le mouvement World With Women appelait les femmes à suspendre leur travail pendant 24 heures. Une idée qui vient d’Islande. En 1975, 90 % des Islandaises avaient cessé toute activité pendant une journée, et le pays s’était arrêté avec elles. Cinquante ans plus tard, l’Islande figure parmi les pays les plus égalitaires au monde.

En France, il nous reste de la marge. Au rythme actuel, l’ONU estime qu’il faudra encore 171 ans pour atteindre une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Rendez-vous le 14 octobre 2197, donc. Ou pas.

Je l’avoue : comme beaucoup d’entrepreneures croisées ce jour-là, j’ai fait une mobilisation partielle. Je travaille souvent en horaires décalés, alors je suis rentrée en début d’après-midi pour me remettre devant mon ordi. La réalité d’une dirigeante, c’est aussi ça : tenir ses convictions tout en assumant les responsabilités du quotidien. Et c’est aussi, prendre des décisions qui bousculent parfois nos valeurs.

Ce que j’ai appris, souvent dans la douleur, c’est que vouloir être sur tous les fronts est contre-productif. J’essaie désormais de mieux choisir mes combats et de garder mon énergie pour ce qui compte. Je n’y arrive pas toujours. Mais je reste convaincue que l’égalité professionnelle passe aussi par là : préserver son temps, son énergie, sa charge mentale. Tous ces petits ajustements nourrissent ma volonté d’aller vers une forme de joie radicale, y compris dans ma vie professionnelle.

Joie radicale

La joie radicale, ce sont aussi des moments de liesse collective. Ce matin-là, en plus des discours inspirants de Sarah Ourahmoune, boxeuse, Marie Eloy, présidente des réseaux “Femmes des Territoires” et “Bouge ta Boîte”, Anthony Babkine, DG et cofondateur de Diversidays, Élisabeth Moreno, ancienne ministre de l’Égalité femmes-hommes ou encore Mercedes Erra, fondatrice de BETC… Nous avons aussi chanté et dansé autour d’une idée simple : non, nous n’allons pas attendre 171 ans pour vivre et travailler dans un monde plus juste.

Au milieu de la foule, j’ai demandé à quatre femmes quels changements elles espéraient voir advenir. Fatou m’a parlé d’audace, Beverley de confiance en soi, Farida de liberté professionnelle et Lisa de la force du collectif.

Pour elles, faire bouger les lignes commence souvent par une décision individuelle, mais rien ne change vraiment sans transformation collective. Le monde du travail ne changera pas parce que les femmes apprendront à mieux s’imposer, à mieux négocier ou à travailler plus. Il changera parce que nous serons plus nombreuses à questionner les règles, les habitudes et les organisations qui nous empêchent de prendre notre place.

1. L’audace de sortir des espaces trop petits pour soi

“Je vois tellement de meufs badass qui restent dans des espaces trop petits pour elles”, déplore Fatou Ndiaye, chief audacity officer et fervente défenseure de la mixité. Pour elle, l’enjeu dépasse la réussite individuelle : “Tant qu’on ne sera pas OK, on continuera d’avoir des problèmes à tous les niveaux économiques, au niveau politique comme au niveau de la santé.”

Son message : oser. Oser remettre en question une décision de son boss qui ne correspond pas à ses aspirations. Oser interroger une carrière toute tracée. Oser des choix qui font un peu peur.

Attention, pas question de foncer tête baissée ni de prendre des risques par arrogance. Hell no. “Je parle d’audace consciente !”, précise la consultante. Cela suppose de connaître ses forces, ses finances, son marché, et de mesurer les risques avant d’explorer d’autres chemins. Et surtout, “s’entourer de cheerleaders”, ces personnes qui nous soutiennent, y compris dans nos virages professionnels un peu bancals.

🔥 Takeaway de Fatou : prendre sa place, c’est oser, mais jamais seule.

2. Reconnaître sa valeur pour reprendre la main sur sa carrière

Faire des choix. Penser à soi. Assumer ses ambitions. Ces messages ont résonné toute la matinée. Pourtant, beaucoup de femmes renoncent, attendent d’être parfaitement prêtes ou restent trop longtemps là où elles ne sont plus bien. “Je croise beaucoup de femmes qui restent trop longtemps dans la difficulté. Elles viennent me voir souvent quand il est déjà trop tard”, témoigne Beverley Mondali, consultante en carrière et fondatrice du cabinet LeadA. “Quand je les reçois, elles sont en grande perte de confiance, donc cela prend aussi beaucoup de temps pour se relever.”

Sa méthode : leur faire prendre conscience de leur valeur ajoutée, de manière factuelle. Sortir du doute permanent, s’appuyer sur ses compétences réelles, arrêter d’attendre de cocher toutes les cases avant de candidater. Et parfois, saisir ce tournant pour changer de poste ou se lancer dans l’entrepreneuriat.

🔥 Takeaway de Beverley : la confiance ne se décrète pas, elle se construit avec des faits.

3. Sortir des trajectoires toutes tracées

Arrêter de s’autocensurer et faire ce dont on a envie : c’est le choix de Farida, qui a lancé sa propre maison d’édition jeunesse. Une reconversion née d’un plafond de verre ressenti dès ses débuts dans le monde sexiste de la publicité. “Je voyais bien qu’on encourage les femmes à prendre des postes opérationnels, mais dès qu’il faut aller vers des postes plus décisionnaires, tout devient plus compliqué”, se souvient-elle.

Changer de voie ne fait pas disparaître les obstacles. Côté financement, les inégalités sont tenaces : selon le baromètre SISTA, les start-up fondées uniquement par des femmes représentent environ 7 % des levées de fonds, mais ne captent que 2 % des montants levés. Autrement dit, elles lèvent moins souvent, et des sommes bien plus petites. “C’est pas facile, mais là au moins, je vois les résultats de mon travail”, assure Farida, qui invite les femmes à “ne rien lâcher”.

🔥 Takeaway de Farida : une carrière n’a pas besoin d’être linéaire pour avoir de la valeur.

4. Transformer l’indignation en action collective

“Je n’en peux plus des féminicides, des violences conjugales banalisées et des inégalités dans la vie de tous les jours”, s’indigne Lisa, hôtesse de l’air. Pour elle, ce 13 octobre est un jour historique. “C’est l’émotion pour moi d’être là, au milieu de toutes ces femmes”, confie-t-elle, partagée entre la joie et le doute. “On peut se demander ce qui va changer un jour. Mais quand je vois le résultat des Islandaises de 1975, je me dis que je dois porter ma pierre à l’édifice.”

🔥 Takeaway de Lisa : on ne maîtrise pas seule le rythme du changement, mais on peut refuser de rester spectatrice.

Et maintenant, on fait quoi ?

D’abord, savourer. Le même jour, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture, à l’unanimité des votants, la loi dite “intégrale” contre les violences sexistes et sexuelles. Justice spécialisée, unités d’enquête dédiées, inceste inscrit dans le Code pénal, soins gratuits pour les victimes : le texte veut agir sur toute la chaîne, de la prévention à la sanction. Et une mesure concerne directement le monde du travail : un congé payé pour les victimes, rétabli lors d’un second vote après avoir été rejeté quelques jours plus tôt en séance. Les entreprises vont devoir s’en emparer.

Savourer, mais rester lucides. Le Sénat n’examinera pas le texte avant janvier 2027, en pleine campagne présidentielle. Sa mise en œuvre coûterait environ 3 milliards d’euros par an, que le gouvernement n’a pas encore trouvés. Une loi sans moyens reste une promesse. La mobilisation ne s’arrête donc pas le 13 octobre. (Pour aller plus loin : lire l’éditorial du Monde.)

Les bonnes pratiques

Ensuite, regarder chez soi. Pour les cadres et les managers, par exemple, ces témoignages invitent à regarder autrement les talents que l’on repère, les personnes que l’on promeut, les parcours que l’on valorise et les contraintes que l’on considère comme normales.

Vous pouvez commencer par clarifier les critères de promotion. Encourager les candidatures de celles et ceux qui ne cochent pas 100 % du profil. Interroger la répartition des responsabilités. Et accepter qu’une personne puisse être ambitieuse sans être disponible à tout moment.

Réenchanter le travail, ce n’est pas prétendre que tout va bien. C’est se donner la possibilité de faire autrement, à son échelle, sans attendre que toutes les conditions soient réunies. La joie radicale, finalement, c’est peut-être ça : refuser de laisser les difficultés décider seules de l’avenir, et continuer à construire, ensemble, des façons de travailler plus justes.

Dans un prochain numéro, je vous raconterai ces décisions de dirigeante qui bousculent nos valeurs. Celles dont on parle peu.

À dans deux semaines, et d’ici là, cultivez votre joie radicale.

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